09/08/2026
LES PUISSANTS DU RIEN ou LES ÉPOUX DE LA DÉFAITE
Il existe des hommes qui ont de l’ambition.
Et puis il existe Monsieur.
Monsieur a l’élection facile .
C’est son loisir, son hobby, sa petite passion du dimanche : se présenter à la mairie, perdre, se victimiser puis recommencer. Perdre à nouveau.
Il faut lui reconnaître une constance certaine.
Certains collectionnent les timbres.
Monsieur collectionne les défaites.
Il les collectionne avec cette particularité touchante du mauvais perdant : ce n'est jamais la sienne.
Entre deux élections, il fait ce qu’il sait faire : il remue son ennui.
Les histoires.
Les rancœurs.
Les petites haines.
Il ne fait pas de politique.
Il fait du tricot de village avec la laideur des autres. Avec la sienne.
Il avance d’ailleurs comme il pense : de travers.
Dos courbé.
Tête basse.
Petits pas.
Petits regards.
Petits calculs.
Il ne marche pas.
Il serpente.
Un homme qui a peur de tomber nez à nez avec son propre reflet.
Ses propres colistiers avaient résumé le problème avec une délicatesse toute fraternelle...
« On sait qu’il est particulièrement bête, mais on n’a ,encore une fois, que lui. »
Il est des phrases qui font campagne mieux que n’importe quelle affiche.
Pas besoin d'ennemi.
ET PUIS, IL Y A MADAME
Madame ne se présente pas.
Madame s’annonce.
Madame se rêve grande dame.
Ambition respectable.
Les années passent, les résultats, là aussi, ne sont pas au rendez vous.
De la prestance ?
Non.
De l’éducation ?
Pas davantage.
De la mesure ?
Aucunement.
Pas plus que d'esprit.
Il lui reste une voix.
Et quelle voix.
Madame ne parle pas.
Madame éructe.
Elle ne répond pas.
Elle admoneste.
Elle ne discute pas.
Elle condamne.
Elle possède ce talent merveilleux qui consiste à transformer chaque contrariété en affaire d’État.
LA SCENE . LE RESTO.
C’est là que ce genre de personnages apparaîssent dans toute leur splendeur.
Payer pour être servi. Le client s'y dévoile. Les masquent tombent.
Une serveuse travaille.
Madame s’offense.
Une réponse ne lui convient pas.
Madame s’enflamme.
Le patron ne tremble pas.
Madame explose.
Part en croisade.
Peste.
Puis elle atteint son petit sommet.
La fameuse.
La phrase.
« Vous ne savez pas qui je suis ! Vous voulez que je fasse un scandale là devant tout le monde ? »
Non.
Le patron ne sait pas qui elle est.
Mais surtout, il s’en fout.
Les serveurs aussi.
Le personnel aussi.
Les clients aussi.
Les clients ont une préoccupation beaucoup plus urgente : leur dîner avec leurs convives.
Madame, elle, poursuit sa révolution de pacotille. Malgré ce joli bid déjà bien gênant.
Elle menace.
Le patron, lui, ne bouge pas.
C’est son restaurant.
Sa maison.
Une maison qui n’a pas attendu Madame pour avoir une histoire.
Cent ans de travail.
Cent ans de clients.
Cent ans de constance.
Des générations passées à servir. A accueillir . A recevoir.
Dont Churchill. Juste lui.
Un siècle de réputation contre une soirée de vociférations.
Le rapport de force est vite établi.
Le patron ne hausse pas le ton.
Il lui sert autre chose.
Du calme.
De l’ironie.
Un peu de cynisme.
Et cette forme de politesse glacée qui est beaucoup plus humiliante que la colère.
Madame monte.
Il reste calme.
Elle redouble.
Il sourit.
Elle menace.
Il regarde.
Elle voudrait encore tenter de faire trembler la salle.
La salle continue de dîner.
Alors Madame, vaincue par quelque chose d’aussi insupportable que l’indifférence, tourne les talons.
Et lâche un
« Sale con. »
Voilà.
Madame est sortie.
Personne n'aura remarqué sa présence.
Personne n'aura remarqué son absence .
Monsieur, lui, reconnaît la plongeuse au bar.
Ah.
La plongeuse.
Celle qui avait eu l’outrecuidance, pendant la dernière campagne, de ne pas être de son côté.
Elle est là pour un verre d’eau.
Rien de plus.
Mais Monsieur n’oublie pas.
Chez lui, une opposition politique devient une affaire personnelle.
La plongeuse devient coupable.
Elle aussi.
Et Monsieur la menace. Mots tremblotants et gestes à l appui.
Il faut toujours élargir le casting des responsables quand on a la loose mauvaise.
Il se rêvait maire.
Le voilà qui règle ses comptes avec une plongeuse.
La mairie était une ambition bien trop grande pour ce petit être.
Il faudra donc lui expliquer une chose élémentaire.
Une chose presque quasi obscène tant elle est simple :
On perd parce qu’on est moins bon.
Comme sur un ring.
On y monte.
On y boxe.
On y prend des coups.
Et parfois, on perd.
Le public n’a pas comploté.
L’arbitre n’est pas acheté.
Le vestiaire n’est pas rempli de traîtres.
On était simplement moins bon.
C’est humiliant. C’est démocratique.
Et l’on perd aussi comme on se bat.
Alors oui.
La défaite fut cinglante.
Et après la défaite, il reste toujours quelque chose.
Chez certains, de la dignité.
Chez d’autres, des excuses.
Chez eux, manifestement, un stock inépuisable de rancœur et de haine promené ci et là.
Jalousie.
Aigreur.
Colère.
Des menaces publiques de coups bas à venir.
L'esprit est étriqué. Il perds le contrôle.
Lui, cet Arnolphe sans esprit.
Toujours à chercher dehors ce qu’il refuse de voir dedans.
Elle, cette Madame Pernelle sous amphétamines, persuadée que le monde entier est une assemblée convoquée pour entendre ses sentences.
Ils se rêvent importants.
Ils se rêvent grands.
Derrière chaque grand homme, dit-on, il y a une femme.
Derrière celui-ci, une mégère qui lui prête un peu de hauteur et de courage.
Mais ces deux là vivent à crédit depuis bien longtemps.
Dieu soit loué, le village n’aura pas eu à subir cette Première Dame-là.
La plongeuse, elle, rentrera chez elle.
Sereine.
Elle s’était battue pour éviter que de pareils personnages prennent les manettes de son village.
Elle n’aura même pas besoin de faire leur portrait.
Ils l’ont fait eux-mêmes. Ils continuent.
Avec application.
En public.
Sans retouche.
Les urnes ont parlé.
La terrasse a dîné.
Alors qu’ils rêvent encore de grandeur, de mairie et d' Histoire, incapable de se gouverner eux même, ils n’ont même pas réussi à interrompre un dîner.
Rideau.