17/06/2026
AFRIQUE : ARRÊTONS DE SAUTER LES ÉTAPES.
ON NE BÂTIT PAS SUR DU SABLE.
Tribune – MANDA Jean Victor, Consultant Agricole – Cabinet Agro Prof – Juin 2026
On nous dit que la numérisation et le digital sont la clé du développement de l’Afrique. Je respecte ceux qui le pensent. Mais moi, paysan du terrain, consultant agricole, je dis : attendez. Avant de courir, il faut d’abord savoir marcher.
Le paradoxe africain : vouloir la modernité sans les fondations
Il existe sur notre continent un phénomène que j’appelle le paradoxe du développement à l’envers. Nous voulons le résultat sans le processus. Nous voulons la puissance économique sans avoir construit les bases qui la rendent possible. Nous regardons les pays développés et nous voulons leur technologie, leur numérique, leur intelligence artificielle. Mais nous oublions de regarder par où ils sont passés pour y arriver.
Les États-Unis ne sont pas devenus la première puissance mondiale grâce à Silicon Valley. Ils l’ont d’abord été grâce à leurs champs. Grâce à une agriculture mécanisée, industrialisée, qui nourrissait leur peuple et exportait vers le monde entier. La Chine, aujourd’hui deuxième économie mondiale, a passé des décennies à révolutionner son agriculture et son industrie de base avant de se projeter vers le numérique. Elle n’a pas sauté les étapes. Elle les a toutes franchies, une par une, méthodiquement.
On ne bâtit pas un immeuble en commençant par le toit. On commence par les fondations. Et pour l’Afrique, ces fondations s’appellent agriculture et élevage.
Trois questions que personne ne pose vraiment
Avant de parler de transformation numérique, avant de parler de start-ups et de fintech, je voudrais que nous répondions honnêtement à trois questions simples.
Première question : est-ce que le Cameroun produit suffisamment pour nourrir les Camerounais ? La réponse est non. Nous importons massivement ce que notre terre fertile pourrait produire. Du riz. De la volaille. Des légumes. Des produits laitières. Pendant ce temps, nos agriculteurs travaillent avec des outils que leurs grands-pères auraient reconnus.
Deuxième question : est-ce que nous mangeons ce que nous produisons ? Là encore, la réponse est complexe. Une partie de notre production part à l’exportation brute, sans transformation, sans valeur ajoutée. Le cacao camerounais part en fève. Il revient en tablette de chocolat à prix européen. Nous vendons la matière première et achetons le produit fini. C’est un modèle économique qui nous appauvrit structurellement.
Troisième question : est-ce que chaque Camerounais mange deux fois par jour, de manière équilibrée ? La réponse, nous la connaissons tous. Et cette réponse devrait suffire à remettre l’agriculture au sommet de nos priorités nationales, avant toute autre discussion sur le digital.
Le numérique n’est pas l’ennemi. Mais il n’est pas le point de départ.
Je tiens à être clair : je ne suis pas contre la numérisation. Je ne suis pas contre le digital. Je suis consultant agricole, et j’utilise moi-même les outils numériques dans mon travail quotidien. Le numérique est un formidable accélérateur de développement. Mais un accélérateur ne crée pas le moteur. Il amplifié ce qui existe déjà.
Si notre agriculture est faible, le numérique ne la rendra pas forte. Il rendra simplement notre faiblesse plus visible, plus rapide, plus connectée. Un agriculteur qui n’a pas accès à de bonnes semences, à des intrants de qualité, à des routes pour acheminer sa production, à un marché rémunérateur, cet agriculteur n’a pas besoin d’une application mobile en premier lieu. Il a besoin que l’État investisse dans les bases.
Le numérique au service d’une agriculture forte, oui. Le numérique à la place d’une agriculture inexistante, non. Ce n’est pas la même chose.
Donner les moyens à ceux qui nourrissent le pays
L’agriculture et l’élevage ne se développent pas dans les bureaux des ministères. Ils se développent sur le terrain, dans les mains des exploitants agricoles, des éleveurs, des pêcheurs, des jeunes qui ont choisi de cultiver plutôt que de rester en ville à attendre un emploi qui ne vient pas.
Ces acteurs de terrain ont besoin de trois choses fondamentales. D’abord, des moyens : accès au financement agricole, aux intrants subventionnés, aux équipements modernes. Ensuite, de l’encadrement technique : des conseillers agricoles de proximité, des formations pratiques adaptées à nos réalités locales. Enfin, des marchés : des infrastructures de stockage, de conservation et de commercialisation qui donnent une valeur réelle à leur travail.
Sans ces trois piliers, peu importe le discours sur la modernité. L’agriculteur camerounais continuera à produire peu, à vendre mal, et à vivre sous le seuil de ce qu’il mérite pour son labeur.
Je terminerai par une image simple. Regardez comment on construit une maison solide. On commence par creuser. On pose les fondations. On monte les murs. On installe la toiture. Et seulement alors, on pense à la décoration, à l’éclairage intelligent, aux équipements modernes.
Le Cameroun, l’Afrique, sont encore à l’étape des fondations. Ces fondations s’appellent sécurité alimentaire, agriculture productive, élevage performant, transformation locale de nos matières premières. Construisons d’abord cela solidement. Le numérique, la tech, l’intelligence artificielle viendront couronner l’édifice en temps voulu. Mais pas avant les fondations.
On ne rattrape pas le re**rd en sautant les étapes. On le rattrape en travaillant mieux, plus intelligemment, sur les bonnes priorités. Et pour le Cameroun, cette priorité, c’est d’abord la terre.
MANDA Jean Victor
Consultant Agricole – Cabinet Agro Prof
Mbankomo / Yaoundé – Juin 2026