02/04/2020
Un tremblement d’air...
Un murmure qui nous vient de loin, comme une rumeur.
C’est souvent ainsi que commence la peur; un froissement de réalité imperceptible.
Autre chose a commencé. Autre chose dans lequel on n’est pas encore. Dans lequel on ne veut pas être. On n’est pas encore prêt·e, on ne le sera jamais. C’est certainement pour cela, qu’au fur et à mesure que l’image se rapproche, s’affine, que les contours se distinguent, on décide de détourner le regard, on s’accroche à d’autres réalités subjectives.
Alors vient l’odeur. Elle s’est échappée de la fissure temporelle comme de la tourbe se glisse à travers les brisures de la glace enfoncée. Elle nous parvient à contre-temps, malgré nous, comme pour annoncer l’orage, alors même que notre regard est encore posé sur le futile, l’indolore, l’aseptisé, sur le vide auquel on s’accroche pour ne pas basculer dans l’inconnu creusé dans le mur de notre propre chambre à coucher.
D’où naissent ces nuits sans sommeil? Quel est ce rythme étiré ne laissant aucune place, pas même celui de frémir?
Des rassemblements sans corps, des voix digitales, des images sans odeurs, des caresses sans toucher. Le monde s’est aplati.
L’agenda s’effiloche. Le décor carton-pâte tombe sans toucher le sol, dérobé dans la nuit. On coule à pic, sans bruit, dans une temporalité sans cadre. On tourne en rond sur des questions trop grandes pour soi, les pensées en morceaux éparpillées au vent.
Tout se passe si vite que le temps s’allonge à l’infini.
Sommes-nous réellement en train de vivre cela?
Des cris sans voix, des douleurs sans mouvement. Un drame invisible.
Pour la plupart. Pour la plupart seulement.
Des échos nous parviennent de la menace. Une menace qui réalise l’impensable; figer le monde. On pense un instant que ce suspens nous est peut-être salutaire, qu’il est le moment tant attendu; le point d’équilibre et de rassemblement convoqué depuis que le justice a perdu le bandeau sur son visage. Mais l’épée de Damoclès n’est pas le sabre de la justice. Elle frappe les blessures ouvertes. Elle pointe l’injustice sanglante sans la dénoncer.
Non, nous ne sommes pas égaux·ales, sous ses coups.
Par contre, personne n’échappe au contraste que fait planer son ombre. Impossible de cacher sa propre réalité du monde, lorsque sa pointe vacille au-dessus de nos têtes. Ainsi, les masques tombent comme des feuilles mortes, à l’automne d’un cycle que l’on sentait devoir s’achever.
L’assourdissante vérité apparaît enfin; le monde dévoile son incommensurable fragilité.
Et c’est paradoxalement peut-être là, la seule note d’espoir.
On découvre, à travers les fissures d'un socle de certitudes qui se craquelle de partout, un espace pour la bienveillance que l’on porte à l’irrationnel de chacun·e. On se surprend à se sentir moins déboussolé·e, moins seul·e, de reconnaître, chez notre voisin·e, nos peurs les plus enfouies.
Face à l'implosion douce d'un système qui se présentait comme impérissable, nos propres fragilités ne frottent plus le cadre. Pour la première fois, la fissure fait partie du tableau. Elle en est même l'élément principal.
Surgit alors, en cascade, un droit à l'émotion, à l'empathie, à la rage, la colère, l'amour, la tristesse, l'incompréhension... toute cette intensité de vie seyant si mal à la logique de rendement à laquelle nous avons été éduqué·e sans ménagement.
L’aseptisation collective imposée par les dynamiques d’efficacité forcées se révèle au grand jour. Avec fracas, le vide intérieur se déverse dans les rues comme un flot de violences cachées.
On s’agrippe, malgré tout, au monde figé, celui qui nous condamne, car c’est le seul que l’on connaisse, car notre peur évidente nous souffle que l’après sera pire encore, peut-être. Mais le mouvement de l’âme suit les remous des corps vomissant leur vacuité sur les trottoirs, jusqu’à inonder les villes immobiles de leur néant inodore. Des vagues se creusent, au fond des entrailles. Des évidences surgissent, au sommet de l’onde noire, au milieu de l’inconscient collectif, avant d’être englouties... pour apparaître à nouveau, sous d’autres visages... noyées, à leur tour, par la vague suivante de la mémoire ancestrale.
S’inscrit alors, en nous, le mouvement de l’onde, le rythme des cycles dont on croyait s’être définitivement affranchi·e.
La ronde des astres se rappelle à notre souvenir. On entre en phase avec les marées. Océans, mers, lacs et lune nous semblent alors plus proches que certain·e·s de nos semblables encore accroché·e·s à la courbe plongeante des valeurs de leurs propriétés fictives.
On tourne, on vacille. La fièvre se pose sur nos fronts. Les mains se tendent vers l’intangible.
La nausée nous ouvre grand les portes du rythme en boucle, là où s’avachi le présent élargi, là où le futur incertain se fond avec le passé lointain.
Se cristallisent, alors, au centre de cette farandole dissonante, les évidences d’une temporalité sans nom:
Quand sommes-nous sorti·e·s de la ronde?
À quel moment avons-nous oublié?
Qu’avons-nous figé dans le béton?
Pourquoi nous être extrait·e·s de ce à quoi nous appartenons et comment avons-nous pu avoir l’arrogance de penser que nous le possédions?
La sombre réalité de notre prolongement vivant apparaît: La lente agonie des algues, la suffocation des plus faibles, le cri étouffé des veaux que l’on égorge à la chaîne... l’asphyxie du tissu vivant dans lequel on s’inscrit nous brûle les poumons
D’abord si lointain, le tremblement d’air a vêtu ses apparats d’ouragan fantôme. Il est déjà là alors qu’on ne l’attendait plus. Sa présence invisible déchire le quotidien. Nous le sentons s’étirer dans l’obscurité abyssale de notre mémoire collective. Il est là, à engloutir l’espace de nos rêves de changements doux.
Arrivé aux confins de tout ce qui nous relie, il poignarde la conscience endormie.
Elle hurle une plainte dans la même tonalité que le cri agonisant du monde, malade, on le sent enfin dans notre chaire, de ne plus respirer au rythme des saisons.
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L'Ours·e Martin·e